Le plaisir du vol – récit

Par « Matmute »

Avril 2021. Ce mois-ci je fêterai les 10 ans de ma découverte du vol libre.

Avril 2011. Je suis en thèse avec Anouk, ma co-bureau et celle-ci me propose de voler en biplace avec l’un de ses potes, Sam. Premier biplace, le virus est transmis et comme il est kiffant celui-là !

1er Avril 2021, je prends ma journée pour aller voler au Meruz. C’est peut-être la première et dernière fois de la saison que je pourrais voler ailleurs qu’à saint-Hil alors j’en profite. Je suis amoureuse des Aravis et même si certains détestent l’incertitude liée à l’extraction difficile de ce site, il m’a toujours réussi et je veux voir de belles montagnes enneigées.

Des objectifs sur ce vol ? Aucun, sauf celui de me faire plaisir. Faut dire que je reviens de loin. Cela fait deux ans que les débuts de saison sont ultra difficiles pour moi. Un ensemble de facteurs : deux décès dans mon club, un arbrissage un jour de grosse fatigue, et moins de grimpe en salle qui avait pourtant l’effet salutaire de me muscler le haut du corps et le mental durant la morne saison.

Cela fait pourtant deux hivers que j’enchaîne les vols rando, surtout cette année en vue de la X-Alps, que j’accueille avec plaisir les journées offrant des thermiques hivernaux. Des délices givrés que j’enroule avec bonheur. Mais quand les choses sérieuses commencent, que les crosseurs affutent leur bord d’attaque, je perds mes moyens.

Le cerveau est programmé pour survivre. Ce qui peut l’amener à prendre des raccourcis simplistes : l’aile bouge => elle va fermer => je vais mourir. Je passe des sales quarts d’heures. J’ai les genoux qui claquent et la mâchoire qui se serre, toujours un peu plus. Qu’est-ce qui m’arrive ?! C’est la question que je pose dans mon carnet de vol, j’essaye d’analyser, de comprendre ce cerveau ultra-inquiet. J’ai pourtant fini la saison 2020 en fanfare : une victoire incroyable à Allevard et de belles batailles à l’Amicale de la Réunion.

Toute cette confiance regagnée, la voilà balayée en un hiver. Max Pinot a dit : « la clé c’est le volume ». Je décolle alors de Saint Hil avec l’objectif de rester le plus longtemps en l’air. J’aurais tenu 20 minutes. Hum… Try again!

J’ai des attaques de genoux qui claquent. Désormais je ne dépasse plus Château Nardent. Moi qui déteste l’atterro de saint Nazaire, il devient mon refuge. J’ai peur. Des autres. De la falaise. De moi-même. Il y a des vols où je me sens un poil mieux. Des vols où je me demande si je me suis fait plaisir et je constate avec horreur que non.

Le week-end dernier, trois parapentistes ont trouvé la mort et mon amie Clémence s’est retrouvée suspendue dans le vide pendant de longues heures suite à une fermeture de sa voile. Mon cerveau a ses raisons et je lui pardonne ses mises en garde violentes. Je fais la paix avec moi-même. C’est un travail de longue haleine mais je progresse !

Ce jeudi 1er Avril, je suis au Meruz, en phase de reprise de confiance, j’ai décortiqué mes vols et les choses sont désormais claires : j’ai moins peur quand je ne suis pas à Saint Hil. J’ai rejoint pour l’occasion un groupe de pilotes de Bourg Saint Maurice et lorsque nous arrivons au déco, celui-ci est déjà bondé de jeunes cadors aux dents longues. Pas le moindre souffle d’air, on n’a pas revu les deux pilotes à peine décollés. Pas glop :/ Rien ne sert de courir, il faut partir à point. Je crois reconnaître Baptiste Lambert, Yvan Haas, … Patrick Bérod est là-aussi. Ça va envoyer !

C’est bien d’avoir le temps de se préparer consciencieusement. Pas mal de pipis de la peur plus tard, la brise s’est levée et les décollages s’enchaînent. L’aile en bouchon, j’attend mon tour. Je viens juste de poser ma voile pour m’installer, qu’un pilote qui s’est préparé dans le fond interrompt tout le monde pour pouvoir s’élancer. On est vraiment à deux minutes près ? Monsieur Bérod m’étale ma voile, en avant Matmute.

Une fois en l’air, je sais qu’il ne faut pas faire de bêtise : nous sommes nombreux, je suis entourée d’Enzo 3 et autre Icepeak, pas envie de traîner là. Applique toi et fuis vers le haut. Meruz écrème, je monte lentement mais sûrement les étages. Je fais la nique au mec pressé du déco. Et toc. Le miracle s’accomplit, nous sommes quatre au plaf : deux Enzos 3, mon pote Etienne et moi-même. Premier verrou du vol passé avec succès. Etienne a malheureusement un problème de sellette et doit aller poser. Un coucou au Charvin et me voilà partie avec les deux Ferrari et une Cure qui avance drôlement vite. C’est déjà bien de ne pas avoir de tremblements, on va attendre un peu avant de pousser le barreau.

Le cheminement commence, mes acolytes sont plus rapides mais je les rattrape systématiquement en thermiques, tiens, tiens ça me rappelle la première manche à Allevard. Néanmoins, plus on progresse vers le Nord, plus notre écart de vitesse se fait important. Je me laisse petit à petit rattrapée par le groupe de poursuivants : une Peak 5, une Zeno, une Sigma 11… Il faut voler à la limite neige-roches, accepter que ça ne sert à rien de tenter de monter le long des pentes enneigées. Cela peut se révéler perturbant car assez inhabituel.

Au col des Aravis, je me retrouve à enrouler un tout petit thermique avec la Sigma 11, nous sommes décalés du relief et je me demande si l’on va s’en sortir. Patiemment nous remontons, quand la Sigma part, je la suis mais ne prend pas exactement la même trajectoire, je vise des décrochements de parois bien au soleil, il y a une petite grappe devant, j’avance bien moins vite que la Sigma mais mon option était la bonne, il me rejoint. J’aime ce moment où l’on raccroche le relief là où on l’a décidé et l’on mesure si oui ou non, le thermique est au rendez-vous. Il y est et les rapaces aussi, splendeur et majesté. C’est pour ce genre de moment que je fais du parapente, nous voilà qui montons à coup de ronds dans le ciel, avec application, notre altitude augmente, la température descend. Et mon sourire s’agrandit.

Je fais le point sur mon état. Je n’ai pas peur. Mes genoux se tiennent tranquilles. Pas de crispation de la mâchoire mais plutôt des zygomatiques douloureuses à cause de mon sourire congelé. Je suis au paradis, c’est une journée de Printemps comme on les aime, c’est fufu et la vue est à couper le souffle. Le Mont-Blanc nous domine et des essaims de parapentes parcourent le ciel. Je savoure le fait d’être en l’air mais surtout de kiffer de l’être. Double kiffe, Matmute is back et ça fait un bien fou.

À ce moment du vol, je me rends compte que je ne sais absolument pas où aller, je me laisse guider par le groupe de tête, j’admire le paysage, je cherche le prochain thermique, je pousse le barreau (supreme victory!) mais je suis comme un papillon amoureux : je batifole sans plan de vol. Quand le groupe décide de partir vers les Contamines, je le suis. J’ai beau voir que ce n’est pas allumé là-bas, je manque de créativité pour en décider autrement. Les retardataires tirent le frein à main, voire font demi-tour, je m’entête (erreur ! En voilà un beau manque de remise en question) mais ma brave Queen 2 ne vole pas aussi bien que la Zeno et l’Omega X-Alps qui m’ouvrent la voie.

Je raccroche tellement bas ! Il y a une toute petite barbulle et c’est à elle que je raccroche tous mes espoirs. S’il y a un début de cumulus, il y a un thermique. Hélas sa demi-vie est un battement d’aile de papillon et son absence bien trop longue. Il est trop tôt ! Pas de cycle. Je me bats dans du rien. Ici une odeur de conifère, là, deux aigles m’indiquant une bulle. Il faut tenir, se mettre en attente, patienter jusqu’au déclenchement salvateur… Mes deux acolytes arrivés plus haut ont raccroché un thermique. Je radasse dans la brise. Les aigles sont partis, la barbulle n’est toujours pas réapparue.

Je vais poser. Game Over sous un ciel de cinéma. Mon âme de crosseuse contemple le désastre. Au sol, si tôt ! Avec ce fufu qui décore les Aravis que j’ai quittées bien trop tôt… Pourquoi suis-je donc partie m’enterrer ici ? Une belle paire d’œillères sur ce coup-là. Mes erreurs je prendrais le temps de les analyser dans mon carnet. Il fait beau, je suis posée sous le Mont d’Artois, au-dessus de Megève. Le bébé cum revient me narguer. Me narguer ? Je viens de faire un des plus beaux plombs de la journée et malgré cela, je suis la fille la plus heureuse de la planète. Pourquoi ? Parce que j’ai atteint mon objectif : me faire plaisir et ça, ça vaut tous les kilomètres du monde.

Le concours de distance attendra, le plaisir il est ailleurs. J’ai l’impression d’avoir acquis la sagesse d’un moine bouddhiste. Je prends l’aventure du retour en stop avec le sourire, je dépanne même des copains vachés du côté de Challes-les-Eaux. L’aventure du cross. Les paysages à couper le souffle. Le bonheur inexplicable d’être là-haut, de faire corps avec sa machine pour ne pas lâcher le noyau. Visualiser le flux, suivre le flow. Happy Matmute.

Avril 2011- Avril 2021. Merci Sam et Nuknuk. C’était mon 579 ème vol. Quel sera le prochain ?

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :